Surmonter la barrière de la langue, c’est possible ?

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Un blanc. Deux yeux qui s’écarquillent et clignent nerveusement. Des premières gouttes de sueur qui commencent à perler sur le front et une bouche qui s’ouvre un peu plus grand sous l’effet de la surprise. Une main qui s’agite pour dire « non », puis le regard se détourne pour chercher de l’aide et/ou prétendre qu’il y a autre chose à faire. Le blanc se poursuit.
Non je n’ai pas tenté de voler un sac à main sous la menace d’un canif’.
Je viens simplement de demander à une Japonaise si elle parlait anglais.

Ok, n’exagérons pas. Si ce type de réaction ne s’est présenté qu’une fois à moi, probablement aidé par la timidité excessive de la personne voire de mon charme évidemment ravageur, il reste malgré tout emblématique d’un trait bien japonais survenant bien lorsque survient le problème de la différence linguistique, ce que j’avais envie d’aborder dans l’article.
D’ailleurs ça sera long et potentiellement indigeste car je souhaite éviter de survoler ou (de trop) généraliser le sujet; toutes mes excuses.

D’un naturel optimiste et avec mes trois notions de japonais en poche, j’ai débarqué au pays du soleil levant avec la ferme intention de surmonter cette fameuse barrière de la langue, persuadé que j’étais qu’elle était loin d’être insurmontable. Et… j’avais raison, du moins lorsqu’il s’est agit de se mouvoir dans la vie de tous les jours: On peut toujours comprendre ou se faire comprendre, et j’ai pu le réaliser moi même, à partir du moment où on fait l’effort d’aller vers les gens, d’interagir avec eux et, surtout, de communiquer selon leurs standards. L’usage de la langue en premier lieu, aussi limité soit-il, mais aussi toute la subtilité du langage japonais qui accompagne une discussion comme le degré de politesse employé en fonction de son interlocuteur (nettement plus complexe qu’en France), la gestuelle, la technique d’approche, l’intonation, etc.
Et quand bien même on serait incapable de s’adresser à un passant dans la langue du coin, trois mots d’anglais faciles, une indication du doigt sur la direction souhaitée, le nom d’une ville avec l’accent local, et le tour est joué. C’est comme ça que ça marche dans la plupart des pays du monde, et le Japon n’échappe pas à la règle: ne pas finir prostré d’angoisse en position fœtale sur le bas côté d’une route quand on voyage à l’étranger parce qu’on a perdu tout ses repères, c’est possible pour peu qu’on surmonte au moins sa timidité.

Le menu d'un restaurant traditionnel. Indice : les prix sont également affichés.

Le menu d’un restaurant traditionnel. Indice : les prix sont également affichés.

Mais ce que j’avais clairement sous estimé ici c’est, dès lors qu’il est question d’établir une communication non superficielle (i.e. avoir des vrais potes quoi), ce côté « tu n’es pas japonais, tu es un extérieur » qui transparaît, et qui m’a permis de comprendre à quel point il est difficile de se fondre dans la masse quand on n’est pas membre du clan nippon au départ.

En prenant l’exemple de l’anglais pour décrire mon impression, on entend souvent que les Japonais ne le parlent pas vraiment.
Si je serais a priori tenté de réfuter cet énoncé un peu trop général, ayant pu discuter avec ou m’être fait accosté par bon nombre de Japonais dans cette langue, je dois admettre avoir également rencontré beaucoup de cas contraires. Je ne parle pas des motivés qui sont quand même en mesure d’aligner 3 ou 4 mots comme le ferait n’importe quel jeune du monde en 2014, je parle surtout de ceux qui s »affirment totalement incapable de le faire. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, des profils estudiantins/geeks/smartphoneaddict sont tout aussi concernés.
Ajouté à ça, un relatif manque du côté d’un affichage bilingue japonais/anglais sur les panneaux d’indications (gares/rues/etc), ou ne serait-ce qu’une transcription en alphabet occidental des noms importants, les menus des restaurants, les paquets de bouffe, etc. et on se rend compte que sans quelques bases, il est facile de ressentir un relatif isolement pas toujours facile à vivre.
Et ça ne devient évident que lorsqu’on y est confronté : quand chaque opération basique (commander son bol de ramen, acheter un ticket de métro, essayer un vêtement) demande un minimum d’investissement intellectuel que l’on n’a pas a fournir en France, on peut être rapidement tenté de limiter au maximum ces petits trucs frustrants en restant enfermé à mater des films et en reportant au lendemain son travail d’intégration, au risque de se laisser piéger par une vie quotidienne beaucoup plus vicieuse qu’il n’y parait. Ouais, c’est du vécu.
J’ai donc dû me faire violence pour surmonter le malaise de ne pas parler japonais couramment, en me plaçant en situation d’immersion forcée et non naturelle pour mes petits actes de vie du quotidien. Au hasard aller se poser dans un café quelconque pour travailler mon japonais au lieu de rester à l’appart’. Tacher de demander plus que ma boisson au serveur, voire engager une conversation avec lui ou même carrément d’autres clients une fois la dose de whiskey injectée dans ma tasse de café. Aborder des gens un peu partout pour poser des questions clichées en japonais, en espérant pouvoir au moins répondre si je ne me fais pas dégager à coup de parapluie: « salut, vous aussi vous aimez ce tableau », « woah, il a l’air cool ce gâteau, vous savez ce qu’il y a dedans? je ne sais pas lire le japonais :/ », « hey il trop mignon votre porte-clé, c’est vous qui l’avez fabriqué? ». Tout un tas de petites interactions qui, en bon introverti que je suis, ne me viendraient même pas à l’esprit en temps normal hors-tourisme, et encore.

J’imagine que ce combat contre l’isolement est un problème rencontré par une portion non négligeable d’expatriés qui ne parlent pas de manière fluide la langue locale, même si j’en conviens, il est tout à fait normal et attendu de la part d’un nouveau venu de faire quelques concessions personnelles, tout en faisant preuve de subtilité et de délicatesse lorsqu’il envisage de s’intégrer à la communauté. Rien de bien nouveau quoi.

Et pourtant… malgré tout ce travail sur moi-même, je me suis heurté et me heurte encore de temps à autre à un obstacle un peu plus inattendu celui-là.
Effectivement, on n’y pense pas trop au départ mais pour surmonter la barrière du langage quand on ne parle pas encore couramment la langue locale, il faut être deux pour engager un vrai dialogue. Si moi j’ai réussi à surmonter toutes mes petites peurs, frustrations et autres incompréhensions, qui me dit que mon interlocuteur aura fait de même au préalable?
Hé oui, parler couramment une langue n’est pas le seul aspect du problème. Se pose également la question de la timidité de l’interlocuteur, l’image, fantasmée ou non, qu’il se fait de l’étranger avec sa remorque de clichés et de préjugés et les conséquences que ça aura sur sa conversation avec moi.

Le tableau qui explique combien tu dois payer au conducteur au moment de sortir du bus. Au moins, y'a des chiffres.

Le tableau qui explique combien tu dois payer au conducteur au moment de sortir du bus. Au moins, y’a des chiffres.

Et j’ai pu constater qu’au Japon, il était plus facile de se retrouver bloqué par un(e) coincé(e) du fessier que de manger un sushi.

Continuons avec l’exemple de l’anglais.
Le plus souvent, quand je tente autre chose qu’une demande pour un simple service au resto ou dans un magasins, le schéma de discussion est semblable dans la majorité des cas: j’accoste en japonais en espérant disposer du vocabulaire adéquat pour le sujet que je souhaite aborder. Mais avec mon niveau actuel (et là c’est totalement ma faute), les limites sont forcément atteintes à un moment ou un autre et vient la question fatidique de laquelle dépendra directement la suite de la conversation : « mais au fait, vous parlez anglais »?. Et comme j’ai malheureusement pu le constater, je suis souvent confronté à un « non » accompagné d’un petite sourire gêné quel que soit le profil de mon interlocuteur, la réponse « ah, oui mais juste un peu » se présentant beaucoup plus rarement. Simple question de statistiques.
Devrais-je en conclure, comme bon nombre d’idées reçues que « les japonais ne parlent pas anglais »?
En fait, je n’en suis pas si sûr. J’ai par exemple pu constater que le niveau d’anglais de mon interlocuteur pouvait énormément varier après m’avoir répondu qu’ils le parlaient juste un peu; Si bien souvent on se contente de mélanger anglais et japonais balbutiants pour poursuivre la conversation, il arrive parfois (selon d’autres standards, on pourrait dire « souvent » en fait) que mon interlocuteur se révèle nettement plus doué que moi dans la langue de Shakespeare au fur et à mesure que la discussion avance.
Comment expliquer ça sans avancer le cliché gnangnan de la prétendue humilité/modestie du japonais?
A ce sujet, je peux dire que si une bonne part des gens que j’ai pu aborder étaient ce qu’ils prétendaient être, une part équivalente n’osait probablement même pas parler anglais malgré des connaissances certaines (ils vont tous à l’école comme nous), le fait de répondre soit « non » pour fuir la situation soit « juste un peu » en toute humilité pour se placer en position inférieure réconfortante n’étant lié qu’au caractère plus ou moins affirmé de mon interlocuteur.
Tout est affaire de proportion, en tout cas ici il m’arrive plutôt fréquemment, pour ne pas dire quotidiennement, qu’un interlocuteur affiche des signes de grands stress à mon approche, avant même que je n’ai exprimé le moindre son. Ce n’est pourtant pas faute de démontrer en permanence que je ne fais pas partie de cette catégorie de bourrins occidentaux arrogants qui pullule dans les rues de Tokyo.
Alors autre cliché, les Japonais sont des grands timides? Adeptes des légendes urbaines qui voudraient que les étrangers soient tous des voleurs violents en puissance ?
C’est bien possible (éducation, formatage, extrême droite bien visible, blablabla), mais pas que.
Là où je me rends compte que le problème ne se trouve pas que dans une prétendue timidité excessive ou une supposée honte de ne pas maîtriser l’anglais, c’est quand par exemple on m’aborde, plutôt souvent d’ailleurs, uniquement en anglais, un peu comme si le fait d’être non-japonais d’origine empêchait toute possibilité pour moi de parler cette langue, à tel point que lorsqu’on m’interpelle directement en japonais je finis inconsciemment par ressentir l’effet d’une petite victoire. Enfin quelqu’un qui s’imagine que je puisse m’intéresser voire comprendre la langue nippone. Miracle.
Il ne me viendrait par exemple pas à l’idée en France de m’adresser à un asiat’ en anglais sous prétexte qu’il n’appartient pas à l’ethnie majoritaire locale, encore moins parce qu’il ne serait prétendument pas en mesure d’apprendre le français. Hé, oh! C’est vexant là.

Ma vie dépendant du choix que je ferai en fonction de ces panneaux à la montagne, j'ai fini par tirer à pile-ou-face.

Ma vie dépendant du choix que je ferai en fonction de ces panneaux à la montagne, j’ai fini par tirer à pile-ou-face.

Petite digression pour nuancer quand même et montrer à ce peuple formidable que je ne lui en veut pas:
Il est vrai que les nombreux touristes de passage n’ont probablement pas potassé leurs dictionnaires avant de venir, et il est probable qu’une bonne majorité d’occidentaux correspondants à mon profil ne maîtrise absolument pas le japonais, qui reste malgré tout une langue très éloignée de nos bases latines et anglo-saxonnes, induisant de fait de nombreuses interactions avec les locaux un peu stériles et à sens unique.
Il est vrai aussi que la société japonaise n’a pas connu le melting-pot à l’occidentale, et que les habitants non-touristes/businessmen de « type caucasien » restent encore à ce jour une relative exception au pays du soleil levant surtout lorsqu’on s’aventure hors de Tokyo, ce qui doit probablement expliquer en partie le problème auquel je me retrouve confronté.

Mais voilà, j’en reviens malgré tout à un léger malaise dans ma vie de tous les jours, où mes lacunes en japonais n’expliquent pas tout.
Une impression quotidienne en filigrane que je suis un « extérieur », un mec de passage pas vraiment touriste, mais pas vraiment membre du club non plus. C’est cool quand des charmantes ma’m’zelles se retournent au passage d’un mec exotique, ça l’est moins quand on ne s’adresse qu’à ton accompagnant Japonais lors de la moindre conversation y compris quand je m’efforce d’intervenir parce que je comprends ce qu’il se passe, renforçant cette impression de ne pas vivre dans le même monde que les autres.

D’ailleurs, nouvelle digression. Notez que par l’utilisation du terme « extérieur » je n’invoque évidemment pas le racisme puisque pratiquement seuls -et c’est déjà trop hein- les Coréens et dans une moindre mesure les Chinois font parfois l’objet de discriminations de ce type (Pour l’anecdote en 4 voyages et plus d’un an en durée, je n’ai souffert d’AUCUNE discrimination directe liée à mon origine type insulte/vexation/refus de service). Et encore, je serais plutôt enclin à généraliser sur le fait que les gens ici ne jugent pas d’emblée sur le bien fondé ou non d’une appartenance religieuse ou ethnique tout en restant plutôt ouvert à la différence (même s’il y a des trouduc’ partout, faut pas se leurrer)
Non, par « extérieur » je pense avant tout à cette logique qui ferait que, ne possédant pas les traits asiatiques d’abord puis du sang insulaire ensuite, je ne serai jamais en mesure de comprendre ni d’intégrer parfaitement la société dans laquelle je vis, ne serait-ce que d’en parler la langue. Logique qui s’exprimerait de manière quasi inconsciente et insidieuse par le biais de faits anodins comme ceux cités en exemple plus haut.

Evidemment, bien que je n’ai jamais eu la prétention d’être considéré d’office comme japonais ni même de saisir un jour totalement cette culture, cela a, et continuera probablement à avoir, un effet non négligeable sur ma volonté de m’affranchir de la barrière de la langue si je décidais de m’installer durablement au Japon: Entre ceux qui n’essaieront même pas de m’adresser la parole, ceux qui éviteront certains sujets un peu argumentés, ceux qui s’imagineront que je suis pas apte à comprendre la culture nippone, ceux qui me jugeront trop différent pour établir un lien, les obstacles seront nombreux pour établir une communication plus sincère et approfondie, quand bien même j’aurai passé des années à peaufiner ma pratique de la langue.

On pourrait par exemple arguer que ce type de problème pourrait se présenter dans nos campagnes françaises -Hop, encore un cliché- et je répondrais que c’est en partie vraie. Mais je nuancerais en expliquant que si en France il s’agirait principalement d’ignorance, voire de racisme pur et simple dans certains cas, s’ajouterait à la société japonaise une notion bien insulaire de culture « à part » et qui serait forcément « difficile à comprendre » pour l’étranger de passage ou non, et qui fera que la barrière de communication sera peut-être légèrement plus difficile à surmonter qu’ailleurs.

Pour finir sur une note positive avec une troisième digression, je dois quand même insister sur le fait de ne pas -trop- généraliser pour ne pas véhiculer des idées reçues injustifiées : A tous les coins de rues, on peut trouver des gens ouverts et compréhensifs, j’ai heureusement eu de très nombreuses discussions agréables et absolument pas superficielles et je suis forcé d’admettre que mon expérience jusqu’à présent, du point de vue de la communication avec des inconnus, est largement plus positive que négative.
S’ajoute même le fait que, si se retrouver confronté à des clichés avant même d’ouvrir la bouche puisse par moment être ennuyeux, il est également possible parfois d’en bénéficier surtout lorsqu’on a le temps d’expliquer qu’on est Français et pas Américain, bénéfice pouvant faire office de véritable pass VIP pour quelques situations inattendues. Mais ça en fait, ça sera le sujet d’un prochain article 😀

Alors oui, je crois qu’on peut toujours surmonter la barrière de la langue quelle que soit sa situation.
Mais il faut pour ça, en plus d’un investissement personnel évident et d’une certaine compréhension de la différence culturelle, savoir probablement faire preuve de patience, d’humilité et d’ouverture d’esprit face aux concepts fermés d’une partie de ses interlocuteurs pour une intégration réelle en douceur. Et si je décide de vivre ici, il est probable que ça se révèle long, pas toujours facile ni drôle, mais hé! C’est moi qui ai voulu venir hein.

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