A la découverte du Shiretoko – Partie I

Début octobre, je me suis envolé pour un trip d’une semaine dans le parc naturel du Shiretoko sur l’île d’Hokkaido histoire de voir un peu du pays dans une région très isolée du Japon, et autant vous dire que j’en ai pris plein les mirettes. Que l’on parle de la culture locale et de son histoire, ou que l’on aborde le thème de la nature, sauvage, de cette péninsule, il y aura toujours beaucoup de choses à dire et à voir. Et c’est peu dire.
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J’ai d’ailleurs décidé de diviser mon carnet de voyage en deux parties non chronologiques, la première sur le thème de la culture locale qui m’a un peu plus accroché qu’à l’accoutumé, la seconde pour parler de la faune et de la flore du Shiretoko autour du compte-rendu de mon trek (évidemment hein).

La première chose qui frappe quand on visite l’île d’Hokkaido et une fois sorti de Sapporo la capitale, c’est son côté un peu sauvage, un peu paumé, bref, la vraie campagne profonde. Cela s’explique en grande partie par le fait que l’île fût très peu habitée jusqu’à l’ère Meiji (1868-1912) en raison de conditions climatiques relativement extrêmes, et dont le développement, tardif, n’a été initié qu’autour de considérations purement stratégiques (menaces d’expansion russe), ne conduisant qu’à l’urbanisation d’un nombre limité de zones de l’île.
Aujourd’hui, tout ça se traduit par des villes clés très développées (Sapporo, Hakodate, Asahikawa, Otaru, etc) qui alimentent les villes/villages de tailles beaucoup plus modeste tout autour de l’île et une multitude de parc nationaux, finalement très peu fréquentés par les humains.

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Elle est belle ma carte sous Paint hein? Googlemaps(c)

Et parmi tous ces parcs nationaux, le Shiretoko pourrait probablement être considéré, du haut de ses 386,33 km² de superficie, comme le plus sauvage et vierge de l’ensemble de l’archipel du Japon, faisant de cette péninsule un lieu quasi mystique dans l’imaginaire collectif au pays du soleil levant. Notamment parce que sa faune et sa flore ont été préservées de toute activité humaine jusqu’à nos jours, d’abord en raison -toujours- des conditions climatiques plutôt rudes de la péninsule ainsi que d’une topographie particulièrement difficile à exploiter pour un développement urbain, puis par le biais d’un passage au statut de parc national dès 1964 et sa batterie de règles de protections extrêmement strictes. De nombreuses parties de la péninsule sont d’ailleurs interdites d’accès, et de toute façon quasi inaccessibles à un marcheur non muni de son bulldozer 18-roues-motrices-tronçonneuses-latérales. Ainsi cette partie de l’île a-t-elle été si bien préservée qu’elle en a obtenu le très désiré statut de patrimoine naturel mondial de l’UNESCO en 2005, augmentant de manière conséquente les moyens de protéger le parc.

Cependant, malgré des conditions quasi polaires sur lesquelles je reviendrai un peu plus bas, l’aspect sauvage de la péninsule ne signifie pas qu’elle n’a jamais été habitée, bien au contraire.

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Voilà à quoi devait ressembler un membre de la culture Okhotsk au moment de la chasse sur la glace de la mer du même nom.

La culture Okhotsk, peuple des glaces

En effet, et comme l’atteste le nom à consonance non-japonaise des localités de la région, c’est l’ethnie des Aïnous qui, jusqu’à son assimilation forcée entre le 16ème et 19ème siècle (voire extermination dans certains cas), peuplait l’île d’Hokkaido et par conséquent la péninsule du Shiretoko dont le nom signifie en langue Aînoue « le bout de la terre ».
Mais avant eux il y a près de 1300 ans, c’est la culture « Okhotsk » -à tes souhaits- qui prédominait dans la région nord-est et tout autour de la mer du même nom, notamment sur les côtes et îles de l’actuelle Russie. Ces habitants, que l’on pourrait grossièrement assimiler à des esquimaux, s’accommodaient parfaitement des conditions polaires de l’hiver en sachant tirer profit de la manne offerte par la dérive des glaces (il faut imaginer pour cela pleins d’animaux type phoques qui sautent de morceaux de glace en morceaux de glace avant de se faire harponner, mais j’y reviendrai plus tard également) ou des ressources à leur disposition Maisons souterraines, chasse au phoque et aux ours pour la nourriture, l’habillage et les outils en os.
Culture dont les représentations du sacré tournaient principalement autour des animaux de la région, les ossements d’animaux faisant office de petits totems à l’image des indiens natifs d’Amérique du nord. D’ailleurs, il semble qu’ils aient pu être adepte du culte de l’ours commun à de nombreuses autres cultures dans le monde, les ours bruns faisant partie intégrante du paysage japonais, encore plus sur l’île d’Hokkaido, comme l’atteste cette photo de trophées (empilement de crânes d’ours brun) qui ont été retrouvés dans un coin d’une bonne partie des habitations lors des fouilles.
Néanmoins, la population Okhotsk à fini par rencontrer puis se mélanger aux peuplades Satsumon venues du nord de Honshu, mélange qui aboutira à l’émergence des Aïnous dont je parlais plus haut.
Le musée que j’ai visité à ce sujet dans la ville d’Abashiri m’a d’ailleurs un peu retourné : il était difficile de croire qu’on se trouvait bien au Japon, tant les similitudes avec les esquimaux/inuits du pôle nord des bouquins de notre enfance et les différences avec la culture japonaise traditionnelle étaient grandes.

Et pourtant, rien de plus logique.

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Blocs de glace capturés sur la mer d’Okhotsk en hiver, et entreposés dans une pièce réfrigérée du musée de la mer d’Abashiri

La dérive des glaces, c’est possible au Japon?

En effet, la partie du Nord-est d’Hokkaido est soumise à un climat quasi polaire en hiver, qui se traduit en grande partie par cette particularité de la mer d’Okhotsk à former des blocs de glace à la dérive lors de l’arrivée des grands froids, un peu à l’image de la banquise formée dans les pôles, particularité faisant fureur auprès des touristes hivernaux qui peuvent profiter d’une balade en briseur de glace en plein milieu de la banquise, pour une vue à couper le souffle compte tenu de la région du globe dans laquelle on se trouve.
La raison de la dérive des glace malgré une latitude tempérée (de l’autre côté du globe, on serait au même niveau que la côte d’Azur) s’expliquerait par une sombre relation à la circulation thermohaline elle-même liée à la faible salinité de la mer d’Okhotsk dont découlerait une température de l’eau nettement plus froide que la normale à cette latitude.
C’est d’ailleurs pour les même raison mais autour d’une salinité plus forte de l’océan Pacifique, que quelques centaines de kilomètres plus bas on puisse trouver des mers chaudes limite tropicales dans le sud du Japon.
C’est magique.
Il s’agit d’ailleurs d’un concept qu’il pourrait être intéressant de garder dans un coin de sa tête pour comprendre quelques conséquences possibles à venir sur le climat selon le schéma : fonte des glaces -> baisse de la salinité des océans-> modification des courants sous-marins -> impact éventuel sur le climat. Mais là on entre dans la controverse faisant rage entre climato-sceptiques et défenseurs de la théorie du réchauffement global, avec des scientifiques dont les modèles ne peuvent pas encore confirmer/infirmer jusqu’à quel point les courants sous-marins pourraient influencer les climats régionaux. (Pour les motivés, un petit cheminement d’url à partir de l’article Wikipedia sur le gulf-stream vous en apprendra un peu plus sur le sujet).

Quoiqu’il en soit c’est un fait, il fait très froid en hiver sur l’île d’Hokkaido en particulier dans l’est, et c’est la raison pour laquelle celle-ci a été extrêmement peu peuplée jusqu’au début du 20ème siècle. Encore aujourd’hui, il s’agit de la préfecture japonaise la moins densément peuplée (ordre de grandeur similaire au Tarn ou aux Vosges).
Cependant, et comme je l’expliquais plus haut, le peuplement de cette partie du Japon ne doit rien au hasard : il est le fruit d’une planification politique initiée à l’ère de la modernisation du Pays au milieu du 19ème siècle lors de la période Meiji.

Un développement à marche forcée, ou le sacrifice des prisonniers d’Hokkaido

Pour approfondir de manière brève, un peu d’histoire: le Japon alors à peine remis de son instabilité politique et menacé économiquement et militairement par les puissances occidentales, se lance dans un grand programme d’industrialisation du pays visant à devenir « compétitif » sur la scène internationale.
L’île d’Hokkaido devient de par sa position géographique, un territoire stratégique dans la dispute centenaire, toujours d’actualité, qui oppose le Japon et la Russie autour des îles de la région (îles Kouriles, presqu’île de Sakhalines) et les menaces d’invasion qui en découlent, et une colonisation de la région est alors commandée par le gouvernement qui injecte des sommes considérables dans le développement des infrastructures.

C’est autour de ce contexte que j’ai pu le découvrir, lors de la visite du musée de la prison d’Abashiri, l’histoire relativement méconnue du grand public des nombreux prisonniers politiques, plus malléable que les criminels en tout genre, qui furent « utilisés » comme main-d’oeuvre pour participer aux travaux de défrichement et de construction des routes visant à relier Sapporo, la capitale, aux positions importantes de l’île et notamment la région nord est la plus difficile d’accès et pourtant si importante du point de vue stratégique.

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Un couloir de la prison d’Abashiri, où tout était en bois. Pas cool niveau isolation.

Ainsi la prison d’Abashiri fût-elle ouverte, parmi tant d’autres, avec pour objectif de relier cette partie de l’île à la ville d’Asahikawa par la construction d’une route et qui, au plus fort de son activité, regroupait un total de 1200 prisonniers et quelques 600 gardes vivant tous sur place au sein d’une quasi ville autonome: nourriture produite dans la ferme gigantesque de la prison par les prisonniers eux-même, section réservée à la vie des gardes et leur famille, administration pénitentiaire complète au point de ressembler à un véritable conseil municipal, etc.
Cependant, les conditions de vies au sein de la prison étaient très spartiates et les rigueurs de l’hiver ne faisaient qu’accentuer la difficulté de la vie quotidienne sur place. Mais le plus dur fût cependant le chantier de la construction de la route qui, au fur et à mesure qu’elle avançait, éloignait un peu plus les prisonniers de la prison et de ses ressources, forçant les organisateurs à planifier de véritables expéditions de constructions sur plusieurs semaines et ce, quelles que soient les saisons ou les conditions météorologiques.
Pour cette raison, nombre de prisonniers -mais aussi de gardes- périrent des suites de leur exploitation que l’on pourrait qualifier d’esclavagiste, au profit de la construction d’une route qui permettra par la suite de développer considérablement toute cette région de l’île d’Hokkaido.
Pour les conservateurs du musée, c’est uniquement par le sacrifice non consenti de ces prisonniers que l’on peut aujourd’hui avoir la chance de visiter le nord est de l’île (et par conséquent, se balader en mode touriste sac à dos dans la péninsule du Shiretoko), et plus généralement, honneur est rendu à l’ensemble des prisonniers de la région quant au développement factuel de l’île qui n’aurait probablement pas pu aboutir sans leur intervention.

D’un point de vue personnel, j’admets avoir été complètement charmé par l’ambiance un peu polaire et paumée de la péninsule du Shiretoko, autour d’une histoire locale vraiment passionnante. Je me suis même surpris à ressentir parfois plus d’effet que lors de mes visites de trucs nettement plus connus et « puissants » du Japon traditionnel.
En tout cas, ça valait clairement le détour.

Pour voir l’album photo HD de la première partie de mon article, c’est par ici.

Pour lire la seconde partie de cette article, c’est par ici.

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